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Le Potemkine de la rue de Grenelle
vendredi, 8 octobre 2021
/ Thierry Grignon
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Potemkine

Connaissez-vous Potemkine ? A ceux qui penseront à un vieux bateau russe... aux autres qui se remémoreront la chanson de Ferrat sur ce rafiot pas fin comme un oiseau, nous dirons bravo ! Bravo, mais !...

Car, si ce nom est en effet passé à la postérité à cause de la mutinerie qui se déroula sur un cuirassé en 1905, ce navire ne s’appelait pas ainsi par hasard, mais en mémoire du Prince Grigory Aleksandrovitch Potemkine, ministre russe et amant de l’impératrice Catherine II.

Était-ce joindre l’utile à l’agréable ? Pas sûr, au regard du tempérament de feu la dame… mais là n’est pas la question ! La question serait plutôt : mais que diable vient faire ce vieux mort presque célèbre au beau milieu d’une austère publication syndicale ? L’interrogation est bien légitime, et nos lecteurs auront raison de se la poser... jusqu’au moment où, au détour d’une ligne, ils comprendront à quel point son souvenir est d’actualité au regard de l’influence historique que ce prince exerce aujourd’hui encore sur le sinistre ministre de la rue de Grenelle.

Qu’on en juge par la force de l’anecdote : en voyage dans l’exsangue et miséreuse Crimée avec sa Tzarine préférée et afin d’édifier cette dernière sur l’étendue de ses compétences et talents, la légende veut que, le rusé Prince russe eut la sournoiserie de recouvrir de luxueuses façades de carton-pâte les misérables isbas des villages sinistrés traversés par l’attelage impérial.

Effet garanti : une tzarine aux anges devant ce miroir de sa réussite et un ministre porté aux nues, malgré une pauvreté insoutenable connue de la majorité silencieuse !

Il faut croire que, durant des années, de son bureau à la DGESCO à ceux des rectorats qu’il traversa, de la direction de l’ESSEC grande école de l’élitisme privée qu’il dirigea, à son actuel maroquin, Jean-Michel Blanquer a eu le temps de potasser son Potemkine… pas celui de Ferrat mais celui de la Tzarine.

Et à la lumière de cette inspiration évidente, on comprend désormais beaucoup mieux le cheminement de ces dernières années.

Dissimuler

Ainsi Potemkine, comme Blanquer, a toujours eu à cœur d’enrober la réalité. Seulement lorsque le premier se tournait vers les cartons bariolés pour dissimuler la pauvreté endémique des campagnes russes, c’est sur le papier que le second a jeté son dévolu. D’abord avec la volonté de réécrire la réalité, uniquement comme lui veut la voir. C’est bien pour cela qu’il fut le seul ministre à utiliser ce que l’on nomme du nom barbare de « système des dépouilles » : à son arrivé, il congédia des palanquées entières de fonctionnaires pour les remplacer par des proches dignes de confiance qu’il installa à tous les postes clés. Mais cela ne pouvait suffire ; aussi s’empressa-t-il de supprimer tous les organes échappant à son autorité autocratique, notamment ceux chargés, pour le meilleur et pour le pire, de mesurer l’état de l’école en France.

Comment, en effet, supporter des spécialistes reconnus et surtout indépendants qui auraient pu avoir l’outrecuidance de remettre en cause les propos d’un ministre chef suprême.

C’est comme cela que disparut le CNESCO (Centre national d’étude des systèmes scolaires) dont le rôle était, loin de toutes pressions ministérielles, d’évaluer les effets des politiques scolaires, notamment, celles que le jeune conseiller Blanquer avait soufflé à bien des oreilles de ministres (Darcos, De Robien, Chatel)… avec 80 000 suppressions de postes à la clé. Comme il n’est jamais aussi bien servi que par lui-même, notre Potemkine de Grenelle décida de remplacer cette institution par un cénacle, que lui-même nommerait. C’est sur ces fonds baptismaux douteux que naquit le Conseil d’Évaluation de L’École, une instance dans laquelle le ministre nomme 8 conseillers sur 10 !

C’est dire que ce Conseil est indépendant ! D’autant que la méfiance étant de mise, ses amis, ses affidés, dont les émoluments et les faveurs sont liés à la faveur du ministre, ne sont nommés que pour 3 ans… renouvelables au gré du prince, comme on disait à St Pétersbourg naguère. On imagine à quel point ils seront critiques, assis qu’ils sont sur des sièges éjectables que Jean-Michel sait fort bien actionner. Disons-le tout net : enfant du féodalisme et de l’autocratie,

Potemkine eut été fier de son disciple !

Médiatiser

Mais la parenté des deux hommes ne s’arrête pas là ! Ainsi, au regard du nombre de portraits existants du Prince Potemkine, on est en droit de s’interroger sur le rapport que ce dernier entretenait avec l’image, et singulièrement avec la sienne. Égocentrisme ? Narcissisme ? Égocentrisme narcissique ou le contraire ? Bien sûr, ce questionnement ne connaîtra pas de réponse, les cendres du prince étant peu sujettes à la confidence. En revanche, concernant le ministre, l’interrogation n’a pas lieu d’être : depuis son accession au ministère, tout le monde aura pu le constater : Jean-Michel Blanquer est le ministre le plus médiatique de cette première moitié de siècle ! Il est partout… et toujours en face de journalistes, comme hypnotisés.

Hypnotisés au point de ne jamais poser les bonnes questions. Comment comprendre, par exemple, qu’un ministre de l’Éducation, travaillant au ministère depuis plus de 20 ans, puisse feindre d’apprendre, après le suicide de Christine Renon, qu’il y a un problème de direction dans les écoles de France ? On regrette que les journalistes du Journal Du Dimanche n’aient pas eu la présence d’esprit de le questionner là-dessus !

Ou encore, sur le niveau incroyablement bas des salaires des enseignants français, que tout le monde semble découvrir à l’occasion d’une proposition d’augmentation d’une candidate à la présidentielle, et que pourtant, les syndicats dénoncent depuis des décennies, sans que les journalistes de BFM ne l’entendent !

L’hypnose ministérielle doit être trop puissante, puisque bien des journalistes oublient aussi de revenir sur toutes les promesses faites et jamais tenues… sur les masques, le matériel informatique à disposition des élèves, les vaccins, la certitude de non-fermetures des écoles avant la fermeture des écoles, la grande vague de tests COVID avant le calme plat, le besoin de passé simple d’un ministre qui ne sait pas le conjuguer...

Que dire des approximations, des mensonges par omission, des faux débats, des manipulations des syndicats lycéens, mais aussi des statistiques aux doigts détrempés qu’utilise le ministre à tour de bras ?

Il faut croire que beaucoup de pigistes du Journal du Dimanche - dans lequel officie, mais c’est sans doute sans importance, la compagne du ministre, comme rédactrice en chef, et où à chaque rentrée, ce dernier va en pèlerinage pour expliquer à la population ce que les enseignants ignorent encore – beaucoup de pigistes, donc, sont très sensibles à l’emprise gouroutique de l’homme, au point d’en perdre les bases mêmes de leur métier ?

Tout comme nombre de journalistes de BFMTV... - chaîne dans laquelle officie, mais c’est sans doute anecdotique, celle qui partage la vie du ministre médium, chaîne où ce dernier semble avoir son rond de serviette et une place à la cantoche, juste à droite de sa réac rédac chef de compagne ? Force psychique ? On ne saurait le dire, il n’en reste pas moins que, fort des pages dithyrambiques qu’on lui offre, le ministre utilise désormais le JDD comme un nouveau Journal Officiel, avec des journalistes aussi pugnaces que ceux qui, dans la Pravda, questionnaient Léonid Brejnev sur la pertinence du dernier plan quinquennal. Peut-être qu’à l’avenir, le ministère serait bien avisé de publier les pages des JDD d’août et septembre en lieu et place du BO afin de nous permettre de savoir de quoi nos rentrées seront faites !

Optimiser

Autre point commun entre les deux hommes, cette propension à l’opportunisme. Le plus vieux et plus mort des deux savait à merveille profiter d’un prétexte territorial pour s’offrir une petite guerre et encore agrandir la déjà très grande Russie, le second lui, sait faire flèche de tout bois pour avancer un projet politique qu’il n’a de cesse de dissimuler derrière des propos lénifiants et faussement consensuels… Or si, dans consensuel, il y a sensuel, le moins qu’on puisse dire est que son projet pour l’école ne l’est guère. Il n’est ni plus ni moins qu’une mise au pas de l’ensemble de l’Éducation Nationale. Une caporalisation orchestrée de longue date qui vise à faire taire toutes voix autres que celle du grand ministre à qui seul Emmanuel Macron fait de l’ombre. Wikipédia nous apprend que Grigory était, dans son jeune âge, guidé par l’esprit des Lumières, avant de tomber, sur le tard, dans la tentation de l’absolutisme, force est de constater que Jean-Michel est, sur ce point, en avance sur son aîné.

Déjà, Recteur de Créteil, il a œuvré pour réduire à la portion congrue les instances de concertation, dans lesquelles des syndicalistes osaient remettre en cause des projets ou, pire, demander des comptes sur des choix démagogiques, comme l’internat d’excellence. Aujourd’hui, après avoir supprimé le CNESCO, il s’attaque aux inspecteurs généraux, qui ont gardé trop d’indépendance et d’attachement à un service public qu’exècre un ministre adepte et militant de l’école privée. Cette dernière se frotte d’ailleurs encore les mains de bonheur du tour de passe-passe hypocrito-humaniste de l’obligation de scolarité à 3 ans ! En effet, en rendant cette scolarisation obligatoire, le ministère a imposé la prise en charge de la scolarité des élèves de maternelle du privé aux communes. Un véritable don du ciel de plus de 100 millions d’euros, d’après le ministère… bien plus, d’après nombre d’associations. Mais quand on aime, on ne compte pas, comme devait aussi le penser la grande Catherine en nommant son petit Grigory prince de Tauride avec les 100 000 roubles qui allaient avec le titre.

Instrumentaliser

Et pour les deux hommes, la même qualité de constance… et la même connivence avec la ou le chef-fe. Un exemple récent nous est offert par le cas marseillais : après des décennies d’abandon, dénoncé avec force par les syndicats, singulièrement le nôtre, le ministre et le président prennent conscience qu’il serait bienvenu de faire un effort pour offrir aux petits marseillais des conditions d’études dignes du XXIe siècle. Seulement, en adeptes de l’opportunisme considéré comme un grand art, le président et le ministre saisissent l’occasion pour avancer encore plus les pions de la dérégulation et du chantage : si les écoles souhaitent avoir des moyens, il leur faudra accepter le marché qu’on veut leur imposer… à savoir, être enfin dirigées par un chef ! Un vrai chef ! Un directeur pouvant enfin choisir ses subalternes pour mener des projets différents sur ce territoire différent qu’est Marseille ! Un peu comme si Marseille aujourd’hui, et bien d’autres lieux demain, avait besoin d’une école différente, avec des objectifs différents...

Là encore, quelle ne fut pas la surprise des enseignants en entendant le silence, de BFMTV, de LCI… en constatant l’absence d’article dans le JDD… à la suite de cette profonde remise en question de l’édifice et du modèle républicains !

Comment ne pas être choqués par la philosophie de ce projet ! Un peu comme si la modernité se résumait à réinventer le féodalisme, la hiérarchisation pyramidale de la société, avec des chefs obéissant à des chefs supérieurs qui eux-mêmes prennent leurs ordres à des plus hauts qu’eux… et cela jusqu’au firmament des chefs : le ministre et, au-dessus de lui, le président !

Suivant cette logique, pour eux, dans ce sanctuaire que devrait être l’école, lieu de transmission des valeurs de la République, de la démocratie et de la laïcité… pour que cela fonctionne, il suffirait simplement qu’il y ait un chef qui choisisse celles et ceux qui auront la chance de l’avoir comme chef ! Mais n’est-ce pas là l’antithèse de la démocratie ? Il y a là bien des points qu’un psychanalyste serait plus à même de comprendre que nous, humbles enseignants. Sans doute un transfert de la vision du monde parfait tel que l’un et l’autre l’envisagent, avec évidemment, pour eux, la place centrale de chef, voire de super chef… seulement nous ne sommes pas en analyse !

Nous sommes dans des écoles, dans lesquelles les valeurs démocratiques, républicaines sont déjà compliquées à porter… transformer nos écoles en laboratoire d’autocratie locale est simplement effrayant, et l’absence de réaction de la presse en dit long sur le malaise du moment. Mais il fait écho au silence éloquent qui suivit la fin des CAPD ! Loin d’être parfaites, ces instances n’en constituaient pas moins un outil de contre-pouvoir capable d’endiguer le favoritisme et les passe-droits, en demandant des explications sur les choix de l’administration et de ses hiérarques. A n’en pas douter, Grigory aurait détesté un tel système.

Comment supporter en effet de devoir rendre des comptes, de ne pas pouvoir placer à sa convenance des personnes qui dès lors devenaient des obligés ? sans distinction de leurs compétences et qualités… hormis leur obéissance ? « Et pourquoi ne pas supprimer la féodalité pendant qu’on y est ? », aurait, en tremblant, pensé le Prince. Eh bien aujourd’hui, le ministre se propose simplement de la rétablir, en s’offrant tous les bras de leviers possibles : l’intimidation, la menace, le chantage, le favoritisme,…. Jean-Michel Blanquer est un apôtre du dialogue social dès lors que ses interlocuteurs n’ont d’autres droits que de ne rien dire…. Sauf, « oh, oui, vous avez raison ! » D’aucuns auraient pu demander à ce que ce soient les enseignants qui choisissent, ou élisent leur directeur, retournant ainsi la pyramide dans un sens démocratique. Là, on nous propose exactement le contraire, sans que personne ne s’indigne médiatiquement !...

Et c’est avec cela et les sempiternelles réflexions sur les uniformes, toutes ces recettes datant de plusieurs siècles, qu’il prétend construire l’école de demain ? Sans doute faut-il y voir avant tout une stratégie de publiciste visant, tout en flattant un électorat nostalgique d’une école élitiste, de tourner la page d’une école à visée émancipatrice ?

Eh bien m’en voudrez-vous beaucoup, si je vous dis qu’il retarde grave, le Potemkine de Grenelle, et qu’il serait temps que les enseignants moujiks, méprisés par des princes autocrates autosatisfaits, de se mirer dans des journaux complaisants... que les enseignants, donc, se fassent entendre un peu plus de Marseille à Melun !

Se faire entendre, un peu comme les marins de ce vieux cuirassé russe de 1905 dont la révolte reste, malheureusement, d’actualité ! En 2021, il serait temps de redevenir mutins.

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