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26 novembre 2020

Reprenons la main sur notre métier !

Article publié dans La Tribune n°1091 (Nov-Dec 2020)
Malgré la faillite de sa gestion pendant la crise sanitaire, M. Blanquer n’a pas renoncé à assujettir les pratiques enseignantes. Pourtant, cette période a montré que ce sont les personnels de terrain qui font tenir l’école réelle. C’est le moment d’œuvrer pour résister à la mise sous tutelle de notre métier.

Rappelons ici par qui l’école a tenu lors du plus fort de la crise de la Covid 19.

À l’instar de certaines entreprises dans lesquelles les figures du management, “évaluateurs” de dispositifs en tous genres et autres hauts cadres, ont vu leur rôle remis en question par la Covid 19 une bonne partie de la hiérarchie dans l’Éducation nationale a été poussée sur le bas-côté de l’école par l’ampleur de la crise.

Et une fois encore, le maintien à flot du service public d’éducation a été le fait des personnels de terrain.

De fait, tout au long de la séquence ouverte par le confinement, les exemples disqualifiant de nombreux cadres de l’Éducation nationale se sont multipliés, à commencer par Jean-Michel Blanquer annonçant le jeudi 12 mars au matin que la fermeture des établissements scolaires ne constituait pas une hypothèse de travail, et désavoué le soir même par l’allocution d’Emmanuel Macron. C’est loin d’être un épisode isolé.

M. Blanquer sera alors régulièrement contredit par les prises de décisions de l’exécutif, notamment lors de la réouverture des classes. Mais au-delà de cela, sa gestion catastrophique de la crise est patente. Le 16 mars au matin, il annonce que « tout est prêt » pour le maintien de la « continuité pédagogique », que « les infrastructures sont dimensionnées en conséquence » pour permettre l’accès aux environnements numériques de travail ainsi que le site du CNED ou le dispositif "La classe à la maison". La réalité sera cruelle, notamment dans notre département : manque de matériel informatique pour certains de nos élèves, serveurs en rade, ressources pédagogiques inaccessibles et à qualité non garantie. Il en va de même d’un protocole sanitaire de réouverture des écoles (justifiée par un souci de lutte contre le décrochage scolaire - et aussi “pour l’honneur”) qui rendait l’école impossible.

Plus largement, l’école a tenu sans ses cadres.

La surcharge des serveurs a affecté les envois de mails de la hiérarchie pendant les premières semaines du confinement. Celle-ci a souvent été prise en défaut lorsqu’il a fallu gérer des cas de Covid dans les écoles accueillant des enfants de soignant-es. Et elle s’est révélée souvent bien trop hésitante lors de la gestion concrète du déconfinement. À chaque fois, ce sont les personnels de terrain qui, palliant l’inanité de 15 ans de plans numériques, faisant face à des années d’affaiblissement de la capacité d’agir du service public d’éducation, ont maintenu le lien avec les élèves, avec les parents, ont assuré les conditions sanitaires d’une reprise, ont tenté d’inventer l’école sous Covid.

Le retour à la charge de M. Blanquer

Mais cette épreuve des faits n’a pas ému un Blanquer qui persiste en cette nouvelle rentrée et renforce les déterminants de sa politique éducative. Sans moyens supplémentaires, il fait, des évaluations nationales standardisées et des outils de positionnement édités par Éduscol, le canevas de sa réponse à six mois d’ébranlement sans précédent du système éducatif. Resserrés sur ce que Blanquer considère comme les apprentissages fondamentaux (dans le premier degré, éviction des savoirs autres que les maths et le français), ces dispositifs visent à cerner le niveau des élèves hors de toute situation d’apprentissage concrète. De plus, ils entendent baliser la réponse individualisée apportée par l’enseignant-e, allant même jusqu’à définir des priorités d’enseignement pour la première période, avec des batteries d’exercices fournies.

De fait, Blanquer avance d’un pas supplémentaire dans sa volonté d’assujettir les pratiques enseignantes. C’est le règne du travail prescrit contre le travail réel. Nous assistons à une volonté d’uniformiser les métiers de l’enseignement, comme le vivent aujourd’hui d’autres métiers dits intellectuels, après les métiers dits manuels au début du 20ème siècle : routinisation, standardisation, normalisation, exécution… transférant à des groupes d’experts hors-sol la mise en place de process de travail, que nous n’aurions qu’à mettre en oeuvre, sans y réfléchir ! C’est tout l’enjeux du débat sur les neurosciences. Ainsi, à terme, en multipliant le prescrit et les outils de contrôle, Blanquer finirait par tuer ce qui fait la richesse de notre travail, l’inventivité et la liberté pédagogiques.

Prêt à réorienter des moyens pour mener à bien cette réassignation des métiers de l’éducation (dédoublement des CP et CE1 en REP, assorti d’un contrôle pédagogique imposant), le ministre a acquis une force de frappe importante, notamment grâce à la "Loi de transformation de la Fonction publique" qui ouvre la voie à une gestion encore plus managériale des carrières. Cette politique implique aussi l’action de cadres intermédiaires, auxquels il souhaiterait bien agglomérer les directeurs et directrices d’école.

Résistance : enjeux pédagogiques et collectifs

Or, c’est dans ce que le travail prescrit ne prévoit pas que se situe la liberté de l’agent-e, que se situe le travail réel. Pour le dire autrement, le vif de l’école se niche là où Blanquer ne peut l’évaluer ou le contrôler. La question qui est devant nous, c’est la taille de la niche. Et donc l’endroit où l’on situe la frontière entre ce que Blanquer contrôle et ce qui lui échappe. La disqualification de la hiérarchie de l’Éducation nationale et l’autonomisation vécue par les enseignant-es pendant le plus fort de la crise, les liens renforcés avec les parents d’élèves sont des éléments pouvant symboliquement rebattre les cartes. De même que les prises de position très critiques de certain-es haut-es cadres condamnant les orientations du ministre. Car, sans la force de cette hiérarchie, les mots de Blanquer sont peu de choses. L’espace sous son contrôle se restreint.

Ce que nous revendiquons :

► un rôle reconnu et décisionnel du Conseil des maître.sse.s dans tout ce qui touche au fonctionnement de l’école ;

► une augmentation du temps institutionnel pour le faire vivre ;

► la liberté pédagogique pour les équipes éducatives d’élaborer leurs propres outils (progressions, évaluations, etc.) dans le respect des cadres nationaux ;

► l’arrêt des injonctions hiérarchiques répétitives ;

► le droit à un “Laissez-nous travailler dans la sérénité sans déferlement de prescriptions”

► un respect et une reconnaissance totale de notre hiérarchie quant à notre professionnalité.

 

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